Quand un adolescent est bipolaire : C'est toute une famille qui apprend à survivre

6/7/20264 min read

A person sitting on a bed with their arms crossed
A person sitting on a bed with their arms crossed

.Quand un adolescent est bipolaire, c'est toute une famille qui apprend à survivre

Dans mon cabinet, il y a parfois des parents qui arrivent avant même que je les appelle.

Ils sont assis sur le bord de leur chaise.

Le regard fatigué.

Parfois ils s'excusent presque d'être là.

« Ce n'est pas pour nous, c'est pour notre fils. »

« C'est notre fille qui ne va pas bien. »

Alors ils commencent à raconter.

Les nuits sans sommeil.

Les crises.

Les colères.

Les moments où leur adolescent semble déborder d'énergie, parler sans s'arrêter, avoir mille projets à la minute, comme s'il pouvait conquérir le monde.

Puis les semaines qui suivent.

Le silence.

La chambre fermée.

L'impossibilité de sortir du lit.

Les idées noires.

La disparition soudaine de cette énergie qui semblait inépuisable.

Lorsqu'un trouble bipolaire s'invite dans la vie d'un adolescent, je constate souvent que ce n'est pas seulement un jeune qui souffre.

C'est tout un système familial qui vacille.

Et cette souffrance-là, celle des parents, est encore trop peu entendue.

Je vois des mères qui ont appris à dormir d'une oreille.

Des pères qui vérifient discrètement si la lumière est toujours allumée dans la chambre de leur enfant.

Des parents qui scrutent chaque changement de comportement en essayant de deviner ce qui va arriver.

Une bonne journée devient une source de soulagement.

Une mauvaise journée devient une source d'angoisse.

Progressivement, toute la famille se met à vivre au rythme de la maladie.

Je rencontre aussi beaucoup de culpabilité.

Elle est presque toujours là.

Parfois cachée.

Parfois omniprésente.

« Qu'est-ce que nous avons raté ? »

« Est-ce que c'est de notre faute ? »

« Est-ce qu'on aurait dû voir les signes plus tôt ? »

Comme thérapeute, j'observe à quel point les parents cherchent désespérément une explication qui leur permettrait de reprendre le contrôle.

Parce que reconnaître que son enfant souffre d'une maladie psychique, c'est aussi accepter qu'on ne puisse pas tout réparer avec de l'amour.

Et cette réalité est extrêmement douloureuse.

L'amour est pourtant là.

Immense.

Souvent même épuisant.

Je vois des parents qui donnent tout.

Leur énergie.

Leur temps.

Leur sommeil.

Parfois leur couple.

Parfois leur propre santé.

Ils tiennent parce qu'ils aiment.

Mais ils finissent souvent par oublier qu'eux aussi ont besoin d'être soutenus.

Au fil des années, j'ai compris quelque chose d'essentiel : accompagner un adolescent bipolaire sans accompagner sa famille est souvent insuffisant.

Car la maladie finit par occuper tout l'espace.

Les repas tournent autour d'elle.

Les vacances s'organisent autour d'elle.

Les discussions reviennent toujours à elle.

Les frères et sœurs apprennent parfois à se faire petits pour ne pas ajouter de problèmes.

Le couple parental s'use.

L'un devient très protecteur.

L'autre très exigeant.

Chacun tente de sauver son enfant avec les moyens qu'il possède.

Et souvent, chacun se sent incompris par l'autre.

Ce que j'essaie alors de rappeler aux familles, c'est que derrière le diagnostic, il y a encore un adolescent.

Pas seulement un trouble bipolaire.

Un adolescent.

Un jeune qui rêve.

Qui aime.

Qui a peur.

Qui cherche sa place.

Qui souffre parfois énormément de voir ses parents souffrir à cause de lui.

Car beaucoup de ces adolescents portent eux aussi une immense culpabilité.

Ils voient les larmes de leur mère.

L'inquiétude de leur père.

Les tensions à la maison.

Et ils finissent parfois par croire qu'ils sont devenus un problème pour ceux qu'ils aiment.

C'est souvent à ce moment-là que le travail thérapeutique prend tout son sens.

Pas pour faire disparaître miraculeusement la maladie.

Je n'ai jamais eu ce pouvoir.

Mais pour permettre à chacun de retrouver une place.

Une respiration.

Une parole.

Pour que la famille cesse progressivement de s'organiser uniquement autour de la peur.

Je crois profondément que l'un des plus beaux cadeaux que l'on puisse faire à ces familles est de leur rendre l'espoir.

Pas un espoir naïf.

Pas la promesse que tout redeviendra comme avant.

Mais l'espoir qu'une vie reste possible.

Parce qu'au fil de mon parcours, j'ai vu des adolescents traverser des périodes extrêmement sombres puis devenir de jeunes adultes remarquables.

J'ai vu des jeunes que l'on croyait perdus reprendre leurs études.

Tomber amoureux.

Construire des projets.

Trouver leur voie.

J'ai vu des familles qui vivaient dans l'angoisse permanente retrouver peu à peu des moments de légèreté.

J'ai vu des parents recommencer à sourire sans culpabiliser.

La maladie ne disparaît pas toujours.

La vulnérabilité reste souvent présente.

Mais quelque chose change lorsque chacun comprend qu'il n'est plus seul à porter ce poids.

Je pense souvent que les familles confrontées au trouble bipolaire traversent une forme de tempête.

Au début, elles cherchent à arrêter le vent.

Puis elles comprennent peu à peu qu'il faut apprendre à naviguer.

Ce n'est pas la même chose.

Et c'est précisément là que commence le véritable travail thérapeutique.

Non pas lutter contre chaque vague.

Mais aider chacun à retrouver son équilibre au milieu d'elles.

C'est dans ces moments-là que je vois réapparaître ce qui avait été recouvert par la peur : les liens, la tendresse, l'humour parfois, et surtout cette incroyable capacité des familles à continuer d'aimer malgré tout.

Et finalement, c'est peut-être cela qui me touche le plus dans mon métier.

Cette capacité qu'ont les parents à rester présents auprès de leur enfant, même lorsqu'ils sont épuisés, même lorsqu'ils doutent, même lorsqu'ils ont peur.

Parce qu'au-delà des diagnostics, des traitements et des protocoles, ce que je rencontre chaque jour, ce sont avant tout des familles qui essaient, avec leurs fragilités et leur courage, de traverser ensemble une épreuve qu'elles n'avaient jamais imaginé vivre.

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